Retour sur une recherche menée autour de l'inclusivité dans l'alimentation

En partenariat avec l’Université Lumière Lyon 2 - dans le cadre de son dispositif Boutique des Sciences - une enquête qualitative a été menée de février 2023 à juillet 2023 par Moustapha Kane, étudiant en master 2 de sociologie. Cette recherche a eu pour objectif de mettre en lumière les différentes formes d’injustices alimentaires auxquelles sont confrontées les femmes du quartier populaire de la Saulaie au-delà de l’accessibilité économique aux produits alimentaires. Nous nous sommes ainsi attachées aux dimensions culturelles, sociales et psychologiques de ces inégalités alimentaires. 


Objectifs & public cible

➔ interroger les freins d'accès à une alimentation de qualité des habitantes résidant à la Saulaie : femmes seules, étudiantes, femmes nouvellement arrivées sur le territoire, femmes bénéficiant de l’aide alimentaire

➔ adopter une approche intersectionnelle pour comprendre les différentes oppressions vécues par ces femmes et les inégalités alimentaires qu’elles engendren


Hypothèses

Les femmes vivant à la Saulaie, appartenant à des groupes exclus socialement,  peuvent avoir une plus grande difficulté à accéder à des aliments de qualité en raison de facteurs conjugués tels que la race, la classe, le genre, … . 



Méthodologie, population & processus de la recherche

Une approche méthodologique qualitative a été privilégiée. 8 entretiens semi-directifs individuels et 3 entretiens collectifs ont été menés auprès de 10 femmes âgées de 22 à 60 ans et résidant à Oullins et la Mulatière, principalement dans le quartier de la Saulaie. 6 d’entre elles résident dans les 2 centres d’hébergement d’urgence situés à proximité du tiers-lieu le Faitout et n’exercent pas d’activités, 2 d’entre elles sont étudiantes tandis que les deux dernières sont retraitées.

Par ailleurs, un stand participatif de partage de connaissances a été animé le 27 juin 2023 dans le cadre de l’inauguration du Faitout afin de partager les résultats clés de l’étude et provoquer des discussions avec les habitant•es. 

crédit photo : Bertrand Perret

Résultats clés

L’argent, un frein majeur pour s’alimenter

Les moyens financiers  sont un obstacle majeur dans l'accès à une alimentation de qualité “ Quand j’ai besoin de manger et faire manger ma famille, je cherche le moyen le plus simple, le prix le plus bas, c’est l’essentiel pour moi “

Certaines femmes éprouvent davantage de difficultés pour se procurer des aliments du fait de leur situation socio-économique.

 “ J'aime bien les fruits mais je suis sans papier, c'est difficile et ici ils ne nous donnent pas assez d'argent, je ne peux pas acheter tout ce que je veux, le maximum...ils nous donnent des chèques ici mais on ne peut les utiliser qu'à Carrefour et Auchan, et je ne peux pas tout acheter avec les chèques parce que c'est pas beaucoup, en plus y'a pas de travail, y a pas papiers, c'est très difficile, j'essaie de faire avec et d'alterner, cette semaine j'achète des pommes et la semaine prochaines des oranges...”

D’autres femmes interrogées mettent aussi en lumière l’insuffisance des chèques pour se nourrir en contexte d’inflation.  

“ Ils nous donnent certes une somme, mais ce n’est pas suffisant pour subvenir à mes besoins, c’est vrai  qu’ il ya beaucoup de gens, on est tous dans le besoin, mais, tu as vu le prix des courses, avec  100 euros, je suis obligée d'acheter des produits vite-fait, pour économiser,  c'est vraiment...il faut avoir un mental assez fort ahn, vraiment assez fort ahn”

On observe ainsi une absence de “capabilité” : peu de choix possibles dans les produits consommés,  les chèques alimentaires n’étant acceptés que dans certains magasins et pour une somme donnée. Les personnes usent de stratégies pour parvenir à nourrir leurs familles et proposer une alimentation diversifiée.

Le manque de matériel et le collectif subi

Des difficultés d’accès à une infrastructure pour se faire à manger sont également évoquées. Par ailleurs, le manque de matériel s’inscrit, dans certains cas dans un contexte, où les pratiques culinaires se produisent dans un espace collectif. Il est alors nécessaire de conjuguer avec les temporalités des unes et des autres pour faire à manger. 

“ On a une cuisine, mais c’est la seule pour toutes les familles ici, donc c’est compliqué de cuisiner, quand je dois cuisiner ça me stresse de penser au fait que quelqu’un peut avoir besoin de la cuisine, donc je dois faire rapide en plus pour laisser la place aux autres ”

S’approvisionner, le parcours des combattantes

Le temps et l’absence de magasins de proximité contraignent également l’accès à l’alimentation. Ces dernières ont parfois des responsabilités familiales, des contraintes financières et administratives qui limitent leur capacité se procurer des aliments pour préparer les repas. Elles peuvent également avoir un accès limité à des aliments en raison de leur emplacement dans une zone urbaine (La Saulaie) où les épiceries sont rares et/ou chères. 

“ Je ne sais pas si je peux faire quelque chose, je suis trop occupée par les papiers et mes enfants, ce qui m’aide parfois c'est des amies qui me donnent des infos sinon je cours tout le temps et pas le temps de sortir et quand je dois faire des courses je dois sortir du quartier, et c’est difficile “

Responsables de la gestion de la vie de famille et de la prise en charge des enfants, leur participation à des activités extérieures, y compris la recherche d'informations ou la participation à des événements communautaires, devient limitée. 

 “Je ne connais pas de magasins ici, je n'ai jamais vu de magasins ici, quand je dois m'approvisionner, je sors pour aller au carrefour de la Part-Dieu”

La mobilité constitue un frein important

“Il y a aussi le problème du transport, imagine si tu habites loin,  il faut avoir un moyen de locomotion pour se rendre sur les lieux pour faire les courses, c'est vrai qu'il y a les transports en commun mais ça veut dire que du coup il faut acheter pas beaucoup parce qu'il faut les transporter après, tout le monde n'a pas de voiture et tout le monde n'a pas la possibilité de faire une grosse course en une fois”

Les rythmes de travail aussi : les horaires de travail ne leur permettent pas de faire les courses pendant les heures d'ouverture des magasins, ce qui rend difficile l'achat d'aliments.

Entre rejet et méconnaissance des produits alimentaires locaux

Certaines femmes interrogées viennent de s’installer en France. Elles ont parfois le souci de ne pas trouver les aliments et produits qu’elles avaient l’habitude de consommer dans leur pays d’origine. Les personnes mettent alors en place des stratégies d’approvisionnement leur permettant de privilégier des produits venant de leur pays d’origine. Au-delà de sa dimension gustative, la consommation de ces produits recouvre un dimension identitaire majeure puisqu’elle permet de lier la personne à sa culture (Giraud, 2010). 

“J’ai envie de tout le temps manger des plats de chez moi, donc pour faire mes courses je vais à la Guillotière où je peux avoir des produits de mon pays que je veux cuisiner”

Les magasins spécialisés occupent ainsi une place importante dans les courses alimentaires des personnes étrangères nouvellement arrivées  (Giraud, 2010). Le recours à des magasins spécialisés nécessite en revanche des stratégies particulières : souvent il est nécessaire de parcourir des distances plus importantes que d’aller dans des magasins situés à proximité des lieux d’habitat,  tout comme cela nécessite de repérer ces lieux d’achat.  

En raison de leur préférence mais également parce qu’elles n’ont souvent pas assez d'informations sur les produits alimentaires disponibles en France, elles recourent aux aliments qu’elles connaissent. Par contre, il n’est pas toujours facile de se les procurer, notamment lorsque les personnes bénéficient d’une aide alimentaire. 

“ Je trouve qu'ils ne donnent pas assez des produits de chez nous, ils donnent que des trucs français, on est donc obligé de manger autrement qu'on n'a l'habitude de manger, avec 50 kg de pâtes ‘’ 

Elles sont donc face à une situation où il convient de s’adapter à une nouvelle manière de se nourrir. 

“c’est difficile de s’adapter parce que je ne connais pas trop les choses quand je vais au supermarché, je fais des plats de mon pays avec des légumes qui ressemblent parfois ”

Cette adaptation ne convient pas toujours, le plaisir alimentaire - dans son versant gustatif - étant orienté vers les saveurs des pays d’origine des personnes. 

“ Les produits que je j’achète parfois au supermarché,  je trouve qu'il n'y a pas assez de goût, pas tous les produits ahn, mais ceux que j'ai mangé, ça ne m'a pas donné envie”

D’autres femmes ont, elles, trouvé en cette différence, une opportunité pour apprendre et s’enrichir (personnellement et socialement) en connaissances culinaires : 

“ J'essaie, parce qu’au début, je ne mangeais pas beaucoup de légumes d’ici que je ne connaissais pas trop, mais avec le temps j’ai appris grâce à une amie à cuisiner des plats originaux et j’ai commencé à aimer, et après ça on échangeait des recettes”.

Quand le genre s’invite dans les assiettes 

Les rapports de genre occupent une place prépondérante dans les questions liées à l’alimentation. Les mères seraient les dépositaires de ce que Dupuy (2018) appelle la « socialisation alimentaire » des enfants plus que les pères qui passent peu de temps avec les enfants pour ce qui est des tâches alimentaires. 

Les femmes que nous avons rencontrées - dont la plupart sont en situation de monoparentalité - prennent en charge plusieurs responsabilités : s’occuper des courses, de la cuisine, emmener et ramener les enfants à l’école, et pour certaines un travail à gérer en parallèle. 

Des témoignages illustrent la division genrée des rôles et les responsabilités liées à la cuisine. Cette situation peut être le résultat d'une socialisation genrée où les femmes sont souvent responsables de la cuisine et des tâches ménagères, tandis que les hommes ne sont pas encouragés à développer ces compétences et endosser ces rôles. 

Vu que je suis qu'avec mon copain, je cuisine pour nous deux et en général je cuisine seule parce que... alors il m'aide, je ne suis pas son esclave kxkx mais lui il a du mal à savoir quoi faire des aliments en fait, il n'y arrive pas, quand il voit les aliments dans le frigo, il n'arrive pas à imaginer ce qu'il pourrait faire avec(...)donc, je lui dit c'est bon je m'occupe du repas et il fait la vaisselle après, on s'est trouvé un petit rythme comme ça ”. 

Par ailleurs, les femmes sont souvent responsables de la parentalité et de la garde des enfants, tandis que les hommes sont encouragés à poursuivre leur carrière avec une moindre implication dans les soins accordés aux enfants. 

“Quand j'ai eu mon premier fils, mon mari m'a dit bah non je ne veux pas qu'on paie une nounou, tu vas t'en occuper, et c’était une charge de travail en plus sachant que je devais cuisiner les repas tout le temps”

Cette accumulation d’activités pour les femmes, qu’elles soient domestiques ou pas, a pour conséquence de contribuer également à la perte du patrimoine culinaire et des préférences alimentaires des femmes. 

“Je fais les courses, je laisse ça à la maison et quand je récupère les enfants à l'école, je peux préparer, je fais 2 repas, je prépare d'abord pour les enfants et quand je veux manger je prépare pour moi et quand  je n'ai pas le temps de préparer mon repas, je mange avec les enfants mais j’ai pas beaucoup le temps pour préparer le repas que je préfère”

En perdant leur patrimoine culinaire et leurs préférences alimentaires, les femmes perdent une partie de leur identité et de leur histoire personnelle. Cela peut également avoir des conséquences sur leur santé et leur bien-être.

Au delà du genre : penser les différents systèmes d’oppression et leurs conséquences sur l’alimentation

En plus de difficultés liées au genre, les femmes que nous avons interviewées vivent d’autres formes d'inégalités qu’elles subissent en même temps.

“ J’ai du mal à prendre soin de mes enfants parce que quand j’ai un peu de temps je dois aller travailler chez une autre femme pour lui tenir ses enfants afin de gagner un peu d’argent, revenir pour prendre soin de mon mari, des enfants, c’est beaucoup”

Violence de genre, violence de classe et violence de race : ces femmes sont souvent confrontées à des emplois précaires et mal rémunérés, qui ne leur permettent pas de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. 

L’anthropologue Shelle Colen s’est intéressée aux « nounous » antillaises travaillant à New York, pour montrer l’imbrication de la classe sociale, de l’origine ethnique et du modèle économique dans les parcours familiaux. Afin que les femmes blanches des classes moyennes et supérieures puissent réintégrer le marché du travail rapidement après avoir eu un.e  enfant, elles font appel à d’autres femmes, « racisées ». Elles délèguent à ces femmes, qui sont à l’intersection de plusieurs systèmes de domination, la charge de prendre soin des enfants, charge qui leur était socialement assignée car elles sont mères. Les femmes concernées doivent, quant à elles, laisser leurs propres enfants seul·es ou aux soins de membres de leur famille pour s’occuper des enfants des autres.

D’après cette étude, les femmes blanches des classes moyennes et supérieures ont souvent accès à des ressources qui leur permettent de réintégrer rapidement le marché du travail après avoir eu un enfant, tandis que les femmes racisées ou migrantes sont souvent contraintes de travailler dans des emplois précaires et mal rémunérés, comme la garde d’enfants et plus largement les métiers du “care”.

“Globalement je pense qu'on est tous épuisé et qu'on n'a pas forcément l’énergie de faire à manger parce qu'on est pris par notre travail (...), si tu es toute seule, tu as envie de te poser, tu n'as pas forcément l'énergie de te mettre à cuisiner, si tu es mère ou papa avec des enfants, en fait il y a un deuxième travail qui t'attend à la maison une fois que tu rentres, en fait le travail nous prend trop de temps et d’énergie dans nos quotidiens et en fait on est devenu des esclaves de la vie, on se lève, on va au travail, on rentre, on fait à manger, on se couche et puis rebelotte et c'est ça la vie quoi, donc déjà c'est compliqué d'avoir le temps et l'envie de faire à manger et en plus de bien faire à manger sachant que ça représente, prendre du temps, perdre de l'argent et ça demande de faire des concessions, tes enfants tu veux bien les nourrir, eh bien ça implique de ne plus aller en vacances par exemple ou alors je ne m'achèterai plus les vêtements. Le travail, déjà on ne gagne tous pas assez et on a trop peu de temps pour nous pour que faire à manger soit un plaisir, les conditions ne sont pas optimales pour qu'on aime faire ça, je pense qu'il y a tout à réorganiser dans la société, tout est à déconstruire et à reconstruire”.

Solutions imaginées par les femmes et pistes d’action

Les femmes interrogées désirent avant tout un espace où elles peuvent se rencontrer, discuter, échanger des manières de faire, apprendre de nouvelles recettes de cuisine et s’informer sur l'alimentation. Elles ont aussi donné à réfléchir sur le format d’aide alimentaire qui leur est proposé, qu’elles jugent insuffisant en raison de leurs besoins et qui touche à leur dignité :

“ Parfois, ils nous donnent des produits qui sont périmés et tout, il faut nous respecter quand même, je ne veux pas être méchante mais...c'est bien de donner, mais il faut donner des produits qui sont bons pour nous, c'est pas parce qu'on est en situation de difficulté, que vous pouvez vous permettre de nous donner tout et n'importe quoi, en sachant que vous même vous ne le mangez pas, je sais qu'ils essaient d'aider comme ils peuvent, mais il y a un minimum“